Un thème imposé, une nouvelle, 48h pour écrire.


Concours Edilivre "48h pour écrire" 
Le thème était "Le courage". 
2101 textes en compétition. 
Je suis la 113ème. C'est pas terrible, mais le texte non plus !



La lettre de Paul

11 novembre 1917, église de S., 10 h du matin.

Le cercueil, vide, et l’église, pleine. La messe est dite. Paul est en morceaux épars quelque part entre deux tranchées du côté de Craonne. Ils n’ont rien retrouvé de lui à rendre à sa famille, pas même le casque. Le cercueil est lesté de quelques galets, choisis avec soin par ses frères sur la plage où Paul aimait venir montrer à ses fils comme la mer est grande. Le cercueil alourdi de pierres, pour ralentir le pas des porteurs , comme s’il était besoin d’ajouter à leur peine, si grande. Sur le coussin rouge trône la décoration, toute neuve.
En noir la famille de Paul, mais toutes les autres aussi, car dans le village chacun porte le deuil d’un être cher. Dans l’église, toutes les femmes sont en noir, certaines enfouies dans un voile qui cache leur chagrin de veuve, orpheline et… comment dit-on pour ces femmes qui ont perdu leur fils ? Orpheline d’enfant ? Cela ne se peut pas, ne devrait pas exister, pour preuve il n’existe pas de mot. Pas de mot non plus pour ces hommes et ces femmes qui ne reverront plus leurs frères.
L’hiver s’approche déjà. La lumière sombre et les vents du nord ont ôtés aux arbres leurs dernières feuilles. La mer sonne sur les rochers avec la régularité lugubre du canon. Ils sont bien loin du front, mais comment  oublier la guerre ? Paul laisse une femme enceinte, trois jeunes garçons, des frères abattus, une mère effondrée et un père en colère.
Avant que les frères et les cousins s’approchent du cercueil vide, Joseph, le père, se lève et se met face à l’assemblée. Il sort de la poche de son costume du dimanche une feuille de papier et attend que les cloches se taisent avant de parler. Sa voix est forte, nette et sans accroc. Il n’a pas bien l’habitude de parler en public, mais c’est un homme respecté dans le village, un homme de bon conseil à qui plus d’un a fait appel pour régler une petit différent de voisinage, une histoire de famille.
« Je vous remercie d’être venus accompagner Paul, enfin je devrais dire « le souvenir de Paul. » Je sais que vous aimiez mon fils et que votre présence à nos côtés est bien plus qu’un geste de courtoisie. Vous l’aimiez et êtes fiers, comme nous, de la décoration qui aurait dû orner son uniforme. Cette médaille fait de Marie, sa femme, une veuve de guerre respectable et de ses enfants des pupilles de la Nation. Et c’est de cela qu’il faudra se souvenir : un homme courageux, mort pour la Patrie. Et je suis d’accord avec la Jeanne, mon épouse, et Marie, ma belle-fille, pour dire à voix basse que nous l’aurions aimé moins courageux et plus vivant aujourd’hui et toutes les années à venir. Nous aurions préféré qu’il voit grandir ses fils et assiste à la naissance de son quatrième, qu’il soit là pour nous accompagner, la Jeanne et moi, dans nos derniers jours. Le Seigneur en a décidé autrement, les regrets ne nous le ramènerons pas et sont donc vains. Que le Seigneur nous épargne d’autres épreuves.
Je veux maintenant vous dire le vrai courage de mon petit. »
Joseph marque un temps. Sa voix s’est cassée sur « mon petit » Il lui faut prendre une grande inspiration pour continuer. Il déplie la lettre qu’il tient à la main.
« Voici la dernière lettre de mon fils. Je tiens à vous la lire, à vous tous ici réunis. Je m’adresse tout particulièrement à ceux d’entre vous qui ont aussi perdu un être cher dans cette guerre.
Je vous souhaite tous témoins de la vérité, du réel courage de mon fils, que le futur n’aille pas faire mentir la vérité. »
Joseph balaie lentement l’assemblée attentive, prend le temps de fixer les quelques paroissiennes avides de commérages . Il arrête aussi son regard sur le maire, qui fanfaronne sur les actes héroïques de son fils tombé il y a plusieurs mois. Il prend le temps de retrouver un timbre de voix clair et entame la lecture de la lettre de Paul.
« Mon cher père,
Je profite du départ en permission de mon camarade Brisonnet pour lui confier une lettre qui ne passera pas par la censure militaire.
Notre compagnie a reçu de nouveaux soldats ces derniers jours. Faut bien remplacer ceux qui manquent à l’appel ! Parmi les nouveaux, il y en a certains très en colère et qui parlent de choses interdites ici. Ils disent qu’ils en ont assez de voir les gros faire la foire sur les boulevards de la capitale alors qu’eux se battent pour défendre le bien de ces embusqués. Vrai que ceux qui font de beaux discours sur la guerre ne la font pas, enfin pas comme nous. C’est vrai qu’on crève pour ceux qu’ont le pognon. Les nouveaux parlent de se mettre en grève, grève de guerre, grève du combat. On parle beaucoup dans les tranchées, j’écoute et suis bien d’accord avec eux. Moi aussi, j’étais fier et heureux de partir gagner cette guerre, défendre ma patrie et protéger la frontière. Maintenant, ce n’est plus la même histoire  !
Les nouveaux ont été envoyés ici, en première ligne, parce qu’ils ont déjà essayé de manifester leur mécontentement. Ici, c’est la mort pour bientôt, nous le savons tous, c’est inscrit sur le visage des officiers. Les « punis » nous le confirme et nous explique des choses que nous avons du mal à croire. Il y a dans le coin un branlebas qui annonce une grande folie. On ne nous dit rien, mais nous savons bien ce qui nous attend. Brisonnet a de la chance de partir car beaucoup de permissions ont été annulées ces derniers jours. Les nouveaux arrivants nous disent le sort de certains qui ont refusé de sortir des tranchées sous le feu de l’ennemi – et même parfois sous le feu de notre propre artillerie mal ajustée. Ils nous ont raconté ce lieutenant qui a menacé de son arme les soldats qui refusaient de monter à l’assaut. Vaut-il mieux mourir d’une balle allemande en plein cœur ou d’une balle française dans le dos ?
Il me semble qu’il vaut mieux vivre, tenter de rester en vie coûte que coûte. Certains pour cela se mutilent. Mais alors il faut bien le faire, car s’ils sont suspectés de mutilation volontaire, la peine est lourde. Ces nouveaux compagnons de tranchées, envoyés avec nous à l’abattoir, nous parlent aussi du café qui est allongé au bromure pour nous rendre plus calmes, moins anxieux, plus dociles. Ils disent aussi pourquoi le vin et la gnole nous sont si généreusement distribués. En effet, comment trouver le courage d’affronter le hasard de la mort en toute conscience ? Il n’est que la folie ou l’alcool pour nous faire sortir de nos trous. Parmi ces nouveaux, certains nous expliquent comment l’ouvrier et le paysan allemand, là, à portée de fusil, pensent sans doute comme nous et qu’eux aussi se disent que ceux qui veulent cette guerre feraient bien de venir nous remplacer ici et que nous retournions à nos familles et à nos champs, nous qui n’avons rien souhaité de toute cette misère. Je crois bien qu’ils ont raison et cette guerre sans fin m’apparait dans toute son absurdité. Il faut mieux boire, s’abrutir et espérer. Prier – pardon mon père – nous semble chaque jour plus difficile.
J’ai beaucoup réfléchi ces derniers jours. Et je profite de l’occasion d’envoyer une lettre sans censure pour bien te dire ce que je veux que tu comprennes de ton fils. J’ai juste peur de mourir, la peur au ventre, tous les jours, à chaque minute de cette vie. Je me dis qu’il faut bien que je reste en vie pour ma femme et mes enfants. Mais vrai, mon père, ton fils a juste peur de la mort.
Mes compagnons sont prêts à mourir pour des idées, je le veux bien moi aussi, mais n’aurais pas leur courage. . D’où qu’elle vienne, la mort m’est insupportable. Je ne crois pas que la mutinerie de certains fera changer le cours de cette guerre.
Hier, j’ai reçu cette courte carte de ma tendre Marie qui m’annonce la venue d’un nouvel enfant. Un enfant que je ne verrai pas naitre, pas grandir. Une fille peut-être, que je ne pourrai conduire à l’autel le jour de son mariage. Quelle connerie la guerre, et l’envie de déserter est si grande… Mais je ne prendrai pas ce chemin. Par peur simplement. Je pourrais dire que je fais cela pour mes fils, pour qu’ils n’aient pas sur les épaules le poids d’un père déserteur, pour que ma femme touche la pension, pour que les voisins ne médisent jamais de moi ou vous regardent d’un mauvais œil. Toutes bonnes raisons qui ne surpassent  pas sur la peur de mourir et surtout de souffrir. Je vais tâcher, par tous les moyens possibles, de me préserver en vie et entier.
Voilà mon père, sache que le seul courage de ton fils sera de ne pas en avoir du tout, ni face à l’ennemi, ni face à ses propres idées. Je souhaite que mes fils aillent longtemps à l’école et deviennent plus intelligents que moi.
Toi, mon père bien-aimé, je ne souhaite pas que tu claironnes partout, comme certains, la fierté d’avoir un fils mort au combat pour la patrie, décoré, courageux et brave face à l’ennemi. Le courage ici n’existe plus, l’aveuglement et l’abrutissement, la peur nous font avancer. Nous n’avons pas d’ennemis en face de nous, juste des frères trompés eux aussi. Il se prépare un sale truc et, ici, nous sommes en première ligne. Je n’ai pas beaucoup d’espoir. Je sais que beaucoup de mes camarades refuseront d’aller au combat. Moi, j’irai en essayant d’en revenir, ne serait-ce que pour vous embrasser tous.
Mon père, je te confie cette lettre, à toi de juger avec qui tu souhaites la partager.
Avec amour, ton fils, Paul
2 mai 1917 , Craonne »
Joseph replie la lettre, regarde l’assemblée. La plupart ont les yeux baissés.
« Nous allons maintenant accompagner Paul dans sa dernière demeure, que son courage vous accompagne à chaque pas. Et vous mes petits, soyez fiers de votre père, comme je le suis de mon fils. Que la paix revienne. Vite. »
« Amen » murmure d’une seule voix l’assemblée en se levant pour laisser passer le cercueil de galets que le temps a poli.







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